Le front de l'art *

Publié le Mercredi 16 décembre 2009 09:39
par Thierry Raspail
Le front de l'art *
Le directeur artistique de la Biennale revient sur l'excellente Biennale de Mercosul et nous donne quelques suggestions de lecture...

La 7e Biennale de Mercosul (Porto Alegre, Brésil) s'est achevé dimanche 29 novembre à 18h57. "Elle avait très bien commencé", nous dit sa commissaire Victoria Northoorn avec le sourire, "par une coupe en règle du budget divisé par 2, à 8 mois de l'échéance". Victoria, on la connait bien : elle était à Lyon pour la biennale 2007, à Berlin pour la Biennale 2008 et à Porto Alegre en 2009 pour la Biennale de Mercosul dont elle partage le commissariat avec Camilo Yàñez (Chili). L'équipe est en fait beaucoup plus ample, car l'argentine (Victoria est basée à Buenos Aires) voulait mettre le paquet sur le "processus créatif" et ramener "l'artiste au centre". OK, ce sont deux formules creuses destinées à la presse. Ceci dit, pour la remplir - la formule, pas la presse -, Victoria a convié une dream team de malins formidables, tous plus ou mois artistes (plutôt plus que moins d'ailleurs), et meilleurs que Moscato (dream team show, dans tous les taxis en fin d'après-midi, essayez d'écourter l'itinéraire). Tous ces malins donc, tous artistes, sont peu connus en Europe et moins encore en France, pays de l'exception culturelle.

Il y a, avec Victoria et Camilo, une commissaire pour « l'éducation » : c'est Marina de Caro qui s'y colle (Argentine) ; s'y trouve également une commissaire pour Radiovisual, l'émission quotidienne de la biennale conçue par Lenara de Barros (Brésil). Il y a à la prod', à l'expo et aux imaginaires : Roberto Jacoby (Argentine), Arthur Lescher (Brésil), Laura Lima ( Brésil) et Mario Navarro (Chili).

Il y a enfin pour les publications un double commissariat (qui a d'ailleurs décidé de ne pas publier de catalogue) composé de Bernardo Ortiz (Colombie) et d'Erick Beltran ( Mexique). De lui, vous vous souvenez certainement, il avait fort inquiété en 2007 à Lyon (Biennale Moisdon/HUO) avec ses sérigraphies noires sur papier noir rapportant, avec la plus belle des typos, les insultes les plus ignobles et les plus courantes, proférées le plus naturellement du monde ici et là dans les rues, les meetings, les bars et les stades. Du genre : "mort aux nègres, les lyonnais sont stupides, à bas les gros..." Rien de bien honorable certes, mais rien que du vrai. C'est pourquoi, en bon observateur du réel, Beltran, et la Biennale itou, s'étaient vus fermement sermonner par avocats interposés. Comme dit notre ami Nicolas (Bourriaud) (Biennale 2005 avec Jérôme Sans) : "Est-ce de l'art ou pas ? La question (...) enchante les douaniers de la culture et excite infiniment les juristes", Radicant, Denoël, p. 122, 19€. Pas mal, son truc, plus opportun qu'opportuniste, comme toujours, intelligent, simple et dandy. Mais si vous voulez du solide véritable, courez acheter le jeunot Marcel Detienne, polémiste et impertinent ; et jetez-vous sur la version revue et corrigée de Comparer l'incomparable (Plon 2009, 8€). Pour ceux qui ont lu la 1ère version (Seuil, 2000), attaquez au Ve chapitre (le Ve de 2000 est devenu le VI de 2009) - à partir de là, c'est tout neuf : il a refait la fin, le petit vieux (une des raisons qui savent vous convaincre que la retraite à 60 ans, pour certains, c'est criminel). Celui qui nous donne l'âge de Marcel Detienne (preuve à l'appui, mais dans la discrétion) gagne 2 entrées pour l'expo BEN (au MAC Lyon de mars à juin 2010). L'opuscule de Marcel (173 petites pages) vous permet d'affronter les brumes et les embruns (qui, c'est bien connu, sont plus futés que les blondes...) et interroge les Biennales (celle de Lyon par exemple) aussi bien que les questions de l'actualité comme celle de l'identité et de la chose publique, du rôle de l'anthropologie, du rôle des Ethiopiens du Sud montagneux, de l'invention de la démocratie - oui, avant nos amis les grecs etc. Tant qu'on est dans les petits vieux, le dernier Jacques Roubaud (je veux dire le plus récent) qui clos Le Grand incendie de Londres, soit La dissolution (Nous, Paris, 2008), déjà ancien mais curieusement passé inaperçu, est fabuleux (c'est bon pour l'art, les stratégies scénographiques, la question des taxinomies). Le frère Jacques est un marcheur ; il est quasiment de Caluire, l'autochtone. Pourvu qu'il calenge pas trop tôt !

Revenons à Beltran et aux Avocats.

Rien en effet, ne vient juridiquement corroborer la légitimité artistique d'une telle attitude. A l'origine de cette "petite" anicroche juridico-artistique, quelques édiles inquiets parmi lesquels un ancien maire, fort défenseur de l'art par ailleurs. La loi et les enveloppes corporelles respectables qui la portent aiment ce genre de micro-affaires. Beltran, en artiste taquin et graphiste facétieux, avait osé exposer les contours marécageux du racisme ordinaire que nous finissons tous par accepter, couards que nous sommes. Beltran aurait pu être des nôtres en 2009 car il s'agit bien dans ce cas d'un remarquable spectacle du quotidien. Bon ! La morale et la loi souhaitaient être rassurées sur le caractère "dénonciateur" de ces déclarations, craignaient l'ambigüité artistique et n'excluaient pas non plus que Beltran, comme la direction artistique, voire le CA de la Biennale, aient viré du côté de Pétain (1). Bon ! C'était juste une plaisanterie qui risquait quand même de nous voir plonger pour "racisme, discrimination avérée et stigmatisation de minorités" (6 mois, tout de même). Heureusement, les avocats des plaignants ont trouvé auprès des nôtres une sortie heureuse : la mention dûment précisée au public (des fois qu'il soit trop nul, ce public tant aimé) que ce qui était écrit était des propos rapportés et non des insultes proférés par l'artiste ou la Biennale. OUF !

A ce propos, une conférence...

C'est pourquoi nos amis avocats (comme vous le savez, il faut toujours avoir des amis du côté du barreau, ou se munir d'une lime) organisent une journée sur cette question des liens entre liberté de création et lois (jeudi 17 décembre de 8h30 à 19h, Docks 40, 40 quai Rambaud 69002 Lyon). Ne manquez surtout pas l'intervention toujours remarquable d'Olivier Blanckart, artiste blindé mais non apparatchik (cf. Biennale de Lyon 2000) qui gratouille partout où il y a une croûte (Hervé Percebois parlera ce même jour de certaines œuvres de la collection du MAC - de celles qui ne correspondent à aucun canon juridique).
On a eu chaud avec Beltran ; ce n'est pas comme à la Tate Modern. Vous vous souvenez certainement de Pop Life, la Nullexpo dont on vous a touché quelques mots précédemment : une œuvre de Prince (l'artiste, Richard, pas le chanteur) a été censurée. C'est le fameux portrait de Brooke Shield, 10 ans et nue dans sa baignoire, outrageusement maquillée (par son père), qui était l'objet du délit. L'œuvre en question, de Garry Gross, réalisée sur le tournage de La Petite (Louis Malle, 1978) a été exposée à la BNF à Paris et a même fait la Une des Inrocks (c'est normal, y sont vachement révolutionnaires, transgressifs et tout...), le tout sans dommages. Soyons donc vigilants et fuyons le lucre : on compte sur la Tate pour s'en sortir.
En revanche on compte aussi sur vous pour soutenir les trois commissaires Henry Claude Cousseau (directeur de l'ENSBA Paris) Stephanie Moisdon (critique, curator et commissaire de la Biennale 2007) et Marie-Laure Bernadac (historienne d'art et commissaire) accusés et bientôt jugés pour "diffusion d'images à caractères pornographiques" à l'issue de l'exposition Présumés Innocents (Bordeaux, CAPC, 2000) qu'ils ont organisée. Soutenez-les...
Pour mémoire au MAC Lyon, on a eu un procès en 1999 pendant l'expo Cent millions d'étoiles consacrée à la BD, organisée avec Claude Moliterni (3 décembre 1999-16 janvier 2000). On a été attaqués par l'Association pour la dignité humaine pour "images à caractère pornographique et incitation à la prise de drogue" (retirez les BD des yeux de vos enfants, préférez les évangiles ou le Coran, mais sautez (?) le paragraphe avec Marie-Madeleine). On a d'abord perdu en première instance puis gagné en appel (re-OUF). A la suite de quoi la vaillante association a attaqué la FNAC qui vendait sans blister les mêmes BD...

Mais revenons à l'intéressante Petite Biennale Ambitieuse de Porto Alegre...











... qui ne pose pas comme acquis les stratégies de la communication traditionnelle, pas plus que celle des actions de sensibilisation (souvent rien d'autre que des visites guidées), ou la publication d'ouvrages (l'obligatoire catalogue et ses nombreux tirés à part). Non que tout cela ne soit pas nécessaire bien sûr, mais il très courageux de questionner l'évidence de ces aspects là. Je ne suis pas sûr d'ailleurs d'avoir le courage de m'y coller à Lyon (outre le fait que ça risquerait de n'être perçu que comme le pâle reflet de Porto Alegre). Au centre-ville de Porto Alegre donc, la Biennale se tient dans deux édifices majeurs : au MARGS (le musée d'art) et au Santander Cultural. Le premier présente Drawing ideas, le second Projectables. On y a revu avec plaisir Cynthia Marcelle (cf. Biennale de Lyon 2007). Mais la plus grande partie de la Biennale de Mercosul se tient dans des entrepôts en bord de fleuve, à peu près deux fois plus vastes que la Sucrière, et on y a vu avec fascination le set déjanté de Luiz Abreu, avec sa fausse quequête qui pendouille, agitée de soubresauts confondants, et le remake live de Jérôme Bel, Isabelle Torres (moins bien qu'à Paris) mais live quand même. Avec Jérôme Bel (cf : The show must go on, Biennale de Lyon 2007 toujours), il y avait un autre français : Nicolas Floc'h (pas le feuilleton télé, l'artiste).
Deux français sur 140, ça fout un coup à l'identité nationale. Pourquoi si peu de Français dans les 150 (200 ou 300) biennales du moment? Sont-ils si mauvais? Ne fait-on pas correctement notre boulot ? Ou sommes-nous, eux et nous, en dehors du coup, loin des préoccupations du reste du monde? C'est vrai que malgré notre sens inné de l'universalisme, on n'est pas réputé pour s'intéresser à autre chose qu'à nous-mêmes. Eh oui, difficile de sortir des revues glacées écrites en petit et des sites archéologiques que sont Londres, Berlin ou New York...
D'accord : il y a aussi le glamour chinois, indien et les Emirats, mais quand on y va, on y va toujours depuis notre nombril. A ce sujet, Alban Bensa a récemment sorti La fin de l'exotisme : Essais d'anthropologie critique (Anacharsis, 2006) : ça parait être vrai partout, la fin de l'exotisme - sauf en France. Alban était d'ailleurs avec nous pour la Biennale 2000 (Partages d'exotisme, commissaire Jean-Hubert Martin) et plus récemment le 2 décembre dernier à Lyon pour le colloque organisé par Normale Sup et Veduta. OK, pour eux, c'est-à-dire pour tous les autres, l'exotisme c'est désormais nous. C'est pourquoi, en 1997, la Biennale s'intitulait L'Autre (commissaire Harald Szeemann).

La majeure partie de Porto Alegre se tient dans cinq vastes et superbes entrepôts, Cais do Porto Warehouses, finalement assez proches de ceux de Thessalonique (Biennale 2009). Dans le premier, A3, l'expo s'intitule Absurd, dans A4 elle s'intitule Fiction de l'invisible, dans A5, c'est Biographies collectives, texte public, et Radiovisual. A6 accueille Magnetic tree (arbre magnétique), et A7 c'est pour certaines perfs. Scénario sans murs et une prouesse : 1000 m² d'obscurité sans affectation, plus un truc énorme : un musicircus de John Cage donné par les artiste indigènes (comme aurait dit Levi Strauss qui ne supportait pas l'art actuel - le con). Tout ça avec la complicité de Laura Kuhn, directrice de la fondation Cage, spectateuse amusée, qui tenait le lendemain les manettes pour une autre perf'. Rien que de formidable, mais audience clairsemée. A noter un truc réinventé de Sam Beckett, tout aussi étonnant (on aimerait bien leur piquer l'idée). On a bien aimé également Pedro Reyes (souvenez-vous des 40 arbres planté à Bron le 6 novembre dernier avec la Biennale), Ryan Gander et Marcellus L. (Biennale de Lyon 2007) etc. C'est probablement la meilleure Biennale 2009, après Lyon bien sûr... où la vente des 991 os de Yang Jiechang au profit de l'association Entretemps, qui se consacre à l'hébergement d'urgence, a rapporté 16 000€ : merci à tous les donateurs !

 

* Rose Valland ; Plon, 1961 ; RMN, 1997 ; épuisé.
Courez vois l'expo du CHRD à Lyon : "La dame du jeu de paume, Rose Valland sur le front de l'art", jusqu'au 2 mai 2010.

(1) A ce sujet, lisez - c'est comme un polar : Robert O. Paxton, "Le fascisme en action", Seuil, 2004, Point-Histoire, 12€, ça complétera le CHRD.

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